samedi 17 septembre 2016

BORN AGAINST : "the rebel sound of shit & failure"

« Le son rebelle de la merde et de l'échec ». 
Compilation au titre épitaphe. 
Clore une époque. 
Un hardcore punk estampillé « NYC » fin 80's , période et genre musical déjà ramifiés, divergents et sectaires certes, mais encore vierges de toute récupération. 
BORN AGAINST avec le recul apparaît comme un météore du genre, une expérience collective sabordée pour éviter toute morgue complaisante ultérieure propre à tant de groupes carriéristes. La violence, tendue, comme une maladroite tentative d'affirmation juvénile, peut rebuter. Militantisme hargneux et souvent obtus (contre tout : de la vivisection au machisme en passant par la cigarette, et bien sûr l'injuste système social et politique américain) peut faire rire ou agacer, mais relève d'un engagement sans faille et sans filet. On parle là d'un groupe qui est apparu au tournant des années Reagan, laboratoire d'un libéralisme qui nous aura depuis rattrapé. Une désespérance systématique glaciale, loin de nos aspirations à un droit au bonheur patenté et confortable. Mais il n'en reste que la musique de BORN AGAINST est terriblement authentique tant dans ses fulgurances au lyrisme peu commun (dans la musique punk tout au moins), que dans ses contradictions honnêtes et le refus de toute attitude ou pose. Si l'écriture musicale s'avère tordue, torturée, complexe, et la voix systématiquement écorchée, que seuls guitariste et chanteur constituent la base du groupe à géométrie instable, à l'instar des tutélaires BLACK FLAG, on peut sentir poindre à tout instant la limpidité consciente, lumineuse et cohérente d'un ensemble fragile.
C'est poignant, rare et beau.
Probablement ce que New York  nous offre de plus cru et de plus direct pour pas mal d'années encore. La bande son que Travis Bickle aurait pu passer dans son taxi pour un impossible remake du film de Martin Scorcese.

L'Un. (écrit en 2001)

BORN AGAINST : "the rebel sound of shit & failure" (KillRockStars. 2003)








samedi 3 septembre 2016

Steve RODEN "every color moving" (1988 - 2003)



Une chronique qui s’annonce mal tant l’exercice de rattrapage après une immersion insuffisante s’annonce pour le moins casse-gueule.
Une chronique par trop personnelle qui tient l’auteur à cœur.
Une chronique tout en boucles déphasées (qui se rencontrent à la tangente, bien évidemment).
Quand évoquer l’œuvre de Steve Roden revient à payer de sa personne, le plus discrètement possible.
Un de ces musiciens-passeurs par le biais de qui tout commença un jour, dans la réclusion volontaire d’une chambre exigüe.
Poser des mots sur une musique d’effacement.
Steve Roden définit son approche par l’expression « lowercase », comme l’art furtif d’une ambiance de l’instant captée et livrée dans son état le plus brut et des plus désarmants. Collecte de sonorités discrètes recyclées, beauté fragile du détail isolé, large aplats de masses en mouvement. Fréquences parasites de l’infra-ordinaire cher à Pérec.
Vibrations d’un sound-art en pointillés, pendant sonique et territoire connexe d’un land-art à la Richard Long.
L’œil curieux se fait entendre.
Environ 7 heures de musiques qui documentent les 15 premières années de la carrière de l’artiste ; « face B » et autres raretés  issues de compilations à série limitée, des inédits qui ressemblent le plus souvent à un carnet de note sonore d’un work in progress qui tournerait en cercles légèrement décentrés. De ces artistes dont on reconnait la patte dès les premiers balbutiements, les premières esquisses. Parfois loin de ce qui le caractérise, mais jamais si éloigné… Toujours, l’évidence dépouillée du concept, cette humilité simple dans les  procédés rejoignant les mêmes intentions.
Chronique d’une musique immanente


L'Un


Steve RODEN - "every color moving; 1988 - 2003" (coffret 6 cd; Sonoris. 2016)


  



lundi 20 juin 2016

Frédéric D. OBERLAND : "Peregrinus Ubique" (ou la mue des oiseaux)


« emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil » - Charles. Aznavour.

(encore) de ces découvertes feutrées impossibles à contourner tant l’appel du large contenu est frontal. L’excitation est grande à son écoute, semblable à cette fébrilité impalpable qui vous étreint lors de préparatifs avant un looong périple par là-bas. Et on sait combien je suis personnellement friand de tout ce qui se rapproche de près ou de loin au récit voyage (Firewater, Gaëtan Gromer, Maninkari..) : la chronique qui suit perd de la sorte toute objectivité. 
De regretter du coup, dans les chroniques précédentes, de ne pas avoir su déceler à quel point les albums des Oiseaux Tempête étaient à ce point marqués par la forte présence de Frédéric D. Oberland, empreints, (dé)formés par cette notion de voyage, de translation, perdu que j’étais la tête dans leurs nuages. Escapade en solo du guitariste en forme d’échappée belle, pris dans un courant d’air ascendant. Eviter l’écueil de la première écoute, laissant fortement à penser d’entendre là une sorte d’édition uncut ou extended d’un album des Oiseaux de derrière les fagots : Frédéric Oberland possède indéniablement un style, le sien, certains gimmicks le trahissent, lorsque sa guitare tend à s’envoler en nappes lyriques. Mais là s’arrête l’analogie, le projet en solo versant dans une introspection qui n’est pas de mise au sein du trio évoluant en collectif. Le vol est stationnaire, sous la forme d’un lent retour sur ses propres  pas. Les masses sonores oppressantes et répétitives renforcent cette impression d’immobilisme, d’où s’extraient comme avec peine de doux échos lointains, souvenirs enfouis offert à une distante contemplation. Les fields recordings se font insistants, obsédants : là, un temps, j’ai été « par- là », traçant ce sillage commun offert à nos oreilles ensablées. Pulsions qui virent à la pulsation, six morceaux pour un récit sans fin ni fond d’un musicien qui semble appréhender la distance qui le sépare du vide.
Ici et ailleurs, partout et tout le temps, c’est-à-dire nulle part : la carte vous est proposée blanche et vierge : à vous d’en définir ses contours les plus intimes.


L'Un.


(ps : DOVNI, Disque-Objet Volant Non Identifié, accompagné de photos noir & blanc ; suffisamment singulier pour le souligner, en ces temps de musique tristement dématérialisée, vouée à une compression certaine dans la logique froide d’un disque dur externe : Alt+Delete).

Frédéric D. OBERLAND (VoxXov. 2016)



dimanche 29 mai 2016

Chippendale/Gustafsson/Pupillo : "Melt"



Outre un superbe logo que je verrais bien en tshirt, on ne pourra que louer la démarche forcenée du label autrichien Trost pour ses rééditions d’albums cultes de la scène improvisée et créative européenne (et autre…), les productions actuelles s’inscrivant parfaitement
dans leur sillage.

MELT, outre le fait de coller avec son époque dans le respect des anciens, est ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours un super-groupe. Personnellement je me bornerais à parler là d’un projet parallèle de 3 musiciens officiant ordinairement dans leur formation respective. Une rencontre de bas-côtés comme on les aime : le temps d’une rencontre.
Et il semblait évident à l’écoute du résultat que ces gars-là se devaient de collaborer, de fusionner. De déboucher sur une entité à part entière…. Le temps d’un instant, donc :
    - Brian Chippendale : batteur iconoclaste du fléau free-form Lightning Bolt.
    - Massimo Puppillo : bassiste du collectif noise italien ZU
    - Mats Gustafsson : anches (saxo, quoi…) au sein du power jazz trio The Thing
Leur point commun, outre un amour sans réserves pour une confrontation presque physique avec la masse sonore, réside dans cette définition floutée de leurs formations respectives, à équidistance (entendre par là aux marges) du rock ou du jazz, les adjectifs free, heavy ou noisy en possibles épithètes.
Les idiosyncrasies sont solidement campées, les univers respectifs se superposent tout naturellement comme un gros millefeuille électrique et survitaminé. Le style particulier de Chippendale, basé sur des syncopes de caisse claire reste le plus identifiable. Chippendale n’a jamais été un grand technicien, compensant cette faille par un engagement physique total et incessant. Le continuum enveloppant l’énergie brute de la prestation résulte des traitements électroniques de Gustafsson, de la voix de Chippendale passée en boucle et sous écho.
Quelques moment d'ambiances tribales, une touche psychédélique criarde en prime, l'humour et l’humeur des textes scandés de Chippendale font de cet enregistrement une expérience séduisante s’extrayant des canons parfois convenus du « genre » s’il en est un.
Alors au final, que nous apporte ce genre d’improvisation monolithique et parasitée ? Pas grand-chose en fait : juste un plaisir séminal et aussi brut qu’un diamant fraichement taillé, nos oreilles accoutumées aux sensations extrêmes et perverses de l’instant. Les puristes auront quitté la salle depuis longtemps.


L'Un.

Chippendale/Gustafsson/Pupillo : "Melt" (TrostRecords. 2016)